CHAPITRE XXVII

Il faisait un temps radieux et une brise régulière gonflait les voiles de l’Aigle des mers qui voguait vers le nord-ouest dans le sillage du navire de guerre rapiécé de Greldik. Unrak avait insisté pour que les deux bâtiments naviguent de conserve jusqu’au Mishrak ac Thull où ils devaient déposer Nathel.

Les journées étaient longues, ensoleillées, et l’air sentait bon la mer. Ils passaient le plus clair de leur temps dans la cabine principale, lumineuse. Le récit de la quête qui les avait menés jusqu’à Korim était long et compliqué, et ceux qui n’étaient pas avec Garion et ses compagnons étaient avides de détails. Les fréquentes interruptions, les innombrables questions menaient à des digressions prolongées et l’histoire faisait des allers et retours dans le temps. Ça prendrait le temps qu’il faudrait, mais ils finiraient par tout savoir. Il y avait bien de choses qu’un auditeur normal aurait trouvées invraisemblables, mais Barak et les autres les acceptaient. Ils avaient passé assez de temps avec Belgarath, Polgara et Garion pour savoir que rien, ou presque, n’était impossible. Seul l’empereur Varana demeurait d’un scepticisme inébranlable, plus par fidélité à des principes philosophiques, se disait Garion, que par véritable incrédulité.

Unrak fit une profusion de recommandations à Nathel avant qu’ils ne le débarquent dans une ville portuaire de son royaume. Ces recommandations portaient sur la nécessité pour le jeune Thull de s’affirmer et de s’affranchir de la domination de sa mère, mais Unrak s’avoua assez pessimiste lorsqu’ils remirent les voiles.

L’Aigle des mers mit ensuite le cap au sud, en suivant toujours le bâtiment de Greldik, et ils contournèrent la côte rocheuse, désolée, de Goska, au nord-est du Cthol Murgos.

— Tu ne trouves pas que c’est une insulte pour l’œil ? fit un jour Barak en regardant le vaisseau de Greldik. On dirait une épave flottante.

— Greldik ne ménage pas son bâtiment, acquiesça Garion. J’ai parfois fait appel à ses services et j’en sais quelque chose.

— Cet homme n’a aucun respect pour la mer, grommela le grand Cheresque, et il boit trop.

— Je te demande pardon ? fit Garion en cillant.

— Je t’accorde qu’il m’arrive de boire une chope de bière de temps en temps, mais Greldik boit en mer. C’est révoltant, Garion. Je me demande même si ce n’est pas un blasphème.

— Tu en sais plus sur la mer que moi, admit Garion.

Le bateau de Greldik et l’Aigle des mers franchirent le détroit qui séparait l’île de Verkat des côtes de Hagga et de Gorut. C’était l’été dans l’hémisphère sud ; le temps était au beau fixe et ils avançaient bien. Lorsqu’ils eurent passé le redoutable amas d’écueils et d’îlots rocheux prolongeant la péninsule d’Urga, Silk rejoignit Barak et Garion sur le pont.

— Vous avez pris racine ? leur demanda-t-il ironiquement.

— J’aime bien être sur le pont quand la terre est en vue, répondit Garion. Voir défiler la côte donne l’impression qu’on va quelque part. Que fait tante Pol ?

— Elle apprend à Ce’Nedra et Liselle à tricoter, répondit le petit homme au museau de fouine en haussant les épaules. Elles fabriquent des tas de minuscules vêtements.

— Je me demande bien pourquoi, fit hypocritement Garion.

— J’ai une faveur à te demander, Barak, reprit Silk. Je voudrais m’arrêter à Rak Urga. J’aimerais donner à Urgit une copie de ces accords, et Zakath m’a fait à Dal Perivor des propositions dont mon frère doit être informé.

— D’accord, si tu m’aides à enchaîner Hettar au mât tant que nous serons au port, rétorqua Barak.

Silk fronça le sourcil, puis la lumière fut.

— Oh, j’oubliais. Ce ne serait pas une très bonne idée de conduire Hettar dans une ville grouillante de Murgos, hein ?

— Ce serait une idée détestable, Silk. Le désastre assuré.

— Je vais lui parler, suggéra Garion. J’arriverai peut-être à le raisonner.

— Si tu y arrives, la prochaine fois qu’une tempête se lève je te confie la barre et tu la raisonnes, fit Barak. Hettar est à peu près aussi rationnel que le temps dès qu’il est question de Murgos.

A vrai dire, le grand Algarois ne tendit même pas la main vers son sabre à la mention du mot Murgo. Ils lui avaient parlé de la véritable origine d’Urgit et il eut l’air sincèrement intéressé lorsque Garion évoqua avec circonspection la perspective d’une halte à Rak Urga.

— Je réprimerai mes pulsions, Garion, promit-il solennellement. J’ai vraiment envie de voir à quoi ressemble ce Drasnien qui a réussi à devenir roi des Murgos.

Belgarath leur suggéra tout de même la prudence à cause de l’animosité héréditaire et quasi viscérale qui opposait les Murgos et les Aloriens.

— Le calme règne en ce moment, dit-il. Ne ranimons pas la discorde. Barak, hissez le pavillon de paix, et quand nous serons à portée de voix des quais, j’enverrai chercher Oskatat, le sénéchal d’Urgit.

— Vous croyez pouvoir vous fier à lui ? demanda Barak.

— Je crois, oui. Mais nous n’irons pas tous au Drojim. Que Greldik et l’Aigle des mers reculent dans le port après nous avoir déposés à terre. Même le plus enragé des capitaines murgos ne se risquerait pas à attaquer deux bâtiments de guerre cheresques en pleine mer. Je resterai en contact avec Pol et nous vous préviendrons si nous avons besoin d’aide.

Après pas mal de cris et de hurlements entre le bâtiment et le quai, un colonel murgo prit sur lui d’envoyer chercher Oskatat au palais, décision peut-être motivée par l’ordre de Barak de faire charger les catapultes. Rak Urga n’était pas une ville très touristique, mais le colonel répugnait sans doute à la voir brûler jusqu’aux fondations.

— Déjà de retour ? beugla Oskatat, sitôt arrivé sur le quai où l’Aigle des mers avait mouillé l’ancre.

— Je passais par ici, alors je me suis dit que j’allais vous rendre une petite visite, fit Silk avec désinvolture. Je voudrais parler avec Sa Majesté. Tâchez de garder vos Murgos en laisse, je fais mon affaire de ces Aloriens.

Oskatat lança d’un ton sans réplique un certain nombre d’ordres et de menaces, après quoi Garion, Belgarath et Silk prirent la chaloupe de l’Aigle des mers avec Hettar, Mandorallen et Barak, lequel avait confié le commandement à Unrak.

— Ça s’est bien passé ? demanda Oskatat en menant Silk et ses amis vers le Drojim, sous bonne escorte.

— Pas trop mal, répondit Silk avec un sourire en coin.

— Sa Majesté sera ravie de l’apprendre.

Oskatat les fit entrer dans l’immonde palais des Urga et les mena le long des corridors enfumés par les torches.

— Sa Majesté attend ces personnes, annonça sèchement Oskatat aux hommes postés à l’entrée de la salle du trône. Elle veut les voir tout de suite. Ouvrez la porte.

— Ce sont des Aloriens, Messire Oskatat ! objecta l’un des gardes.

Sans doute un nouveau venu au palais.

— Et alors ? Ouvrez la porte.

— Mais…

— Mais quoi ? demanda Oskatat avec une douceur inquiétante en portant ostensiblement la main à son épée.

— Oh… euh…, rien, Messire Oskatat, bredouilla l’homme. Rien du tout.

— Alors pourquoi cette porte est-elle encore fermée ?

Ladite porte s’ouvrit aussitôt à deux battants.

— Kheldar !

Un hurlement de rire retentit à l’autre bout de la salle. Le roi Urgit dévala les marches du trône au galop, envoya valser sa couronne et serra fougueusement Silk dans ses bras.

— Je te croyais mort ! gloussa-t-il.

— Tu m’as l’air assez en forme, toi, rétorqua Silk.

— Je suis marié, tu sais, répondit le roi des Murgos en esquissant une discrète grimace.

— J’étais sûr que Prala te passerait la corde au cou. Figure-toi que je vais bientôt me marier, moi aussi.

— La petite blonde ? Prala m’a dit qu’elle avait l’air d’en pincer pour toi. Vous imaginez ça, le prince Kheldar s’est fait mettre le grappin dessus !

— Mouais. Enfin, ne mise pas toute ta fortune là-dessus, soupira Silk. Je pourrais encore décider de me laisser tomber sur mon épée. Bon, nous sommes tranquilles, ici ? Nous avons des tas de choses à te raconter et pas beaucoup de temps devant nous.

— Il n’y a que ma mère, Prala, et mon beau-père, bien sûr.

— Ton beau-père ? s’exclama Silk en regardant Oskatat comme s’il le voyait pour la première fois.

— Ma mère se sentait un peu seule. Les petits jeux amusants auxquels Taur Urgas se livrait avec elle avaient l’air de lui manquer. J’ai usé de mon influence pour la marier à Oskatat. Elle risque d’être déçue, la pauvre. Il n’a pas encore trouvé le moyen de la balancer du haut de l’escalier ou de lui flanquer des coups de pied en pleine tête.

— Excusez-le, marmonna Oskatat. Il est impossible quand il parle comme ça.

— C’est que je suis fou de joie, Oskatat, s’esclaffa Urgit. Par l’œil frit de Torak, tu me manquais, Kheldar !

Il salua Garion et Belgarath, puis Silk fit les présentations en réponse à son coup d’œil interrogateur.

— Barak, le comte de Trellheim.

— Il est encore plus grand qu’on ne le dit, nota Urgit.

— Messire Mandorallen, baron de Vo Mandor, poursuivit Silk.

— Les Dieux n’ont pas de meilleure définition pour le mot gentilhomme, commenta le roi des Murgos.

— Et Hettar, le fils du roi Cho-Hag d’Algarie.

Urgit rentra la tête dans les épaules et son regard alla fiévreusement de son frère au grand Algarois au profil d’oiseau de proie. Même Oskatat fit un pas en arrière.

— Tu n’as rien à craindre, fit Silk avec grandeur. Hettar a traversé les rues de ta ville sans tuer aucun de tes sujets.

— Remarquable, murmura Urgit d’une voix tremblante. Je ne vous aurais pas reconnu, Messire Hettar. Vous êtes censé faire mille pieds de haut et porter un collier de crânes de Murgos.

— Je suis ici incognito, répondit sèchement l’Algarois.

— J’espère que nous n’allons pas nous chamailler, reprit Urgit avec un sourire un peu crispé.

— Non, Majesté, répondit Hettar. Je ne suis pas venu pour ça. Imaginez-vous que vous m’intriguez.

— C’est un soulagement, soupira Urgit. Mais si vous sentez que vous ne pouvez plus vous retenir, prévenez-moi. Il y a une douzaine de généraux de mon père qui traînent au palais. Oskatat n’a pas encore trouvé de raison suffisante pour les faire décapiter ; vous pourriez passer vos nerfs dessus. Je regrette de n’avoir pas été prévenu de votre arrivée. Il y a des années que je me dis que j’aurais dû envoyer un cadeau à votre père.

Hettar le regarda en haussant le sourcil.

— Il m’a rendu le plus grand service qu’un homme puisse rendre à un autre, ajouta Urgit. Il a passé Taur Urgas au fil de l’épée. Vous pourrez lui dire que j’ai bien fini son travail.

— Mon père n’a généralement pas besoin qu’on achève ce qu’il a commencé.

— Oh, Taur Urgas était on ne peut plus mort, je vous rassure, mais je ne voulais pas que des Grolims viennent le ressusciter dans mon dos, alors je l’ai décapité.

— Décapité ? répéta Hettar, intrigué.

— Je lui ai coupé le kiki d’une oreille à l’autre, précisa Urgit avec gourmandise. J’avais volé un petit couteau quand j’avais une dizaine d’années, et j’ai passé le restant de mon enfance à l’aiguiser. Après lui avoir tranché la tête, je lui ai enfoncé un pieu dans le cœur et je l’ai enterré la tête en bas, par dix-sept pieds de profondeur. Je ne lui ai jamais trouvé aussi fière allure que ce jour-là, les pieds sortant de terre. J’ai contemplé le spectacle un bon moment, entre deux coups de pelle.

— Vous l’avez enterré vous-même ? s’étonna Barak.

— Je n’aurais laissé ce plaisir à personne. Je voulais être sûr de savoir où il était. Après, j’ai fait galoper des chevaux sur sa tombe pour la dissimuler. Vous avez peut-être compris que nous n’étions pas dans les meilleurs termes, tous les deux. J’ai pris un certain plaisir à me dire qu’aucun Murgo ne saurait jamais où il était enfoui. Bon, je vous propose de rejoindre ma mère et ma femme, puis vous pourrez nous raconter ces splendides nouvelles, quelles qu’elles soient. Puis-je espérer que Kal Zakath repose dans les bras de Torak ?

— Je ne crois pas.

— Dommage, murmura Urgit.

En apprenant que Polgara, Ce’Nedra et Velvet étaient restées à bord de l’Aigle des mers, la reine Prala et la reine mère Tamazin s’excusèrent et quittèrent la salle du trône pour aller revoir leurs amies.

— Asseyez-vous, Messieurs, fit Urgit en s’affalant sur son trône, une jambe passée sur l’un des bras, selon sa bonne habitude. Alors, Kheldar, quoi de neuf ?

Silk s’assit au bord de l’estrade et alla à la pêche dans sa tunique.

— Ne fais pas ça ! protesta Urgit en se recroquevillant. Je sais que tu pourrais ouvrir un commerce avec toutes les dagues que tu trimbales.

— Ne t’inquiète pas. Regarde plutôt, dit-il en lui tendant un parchemin plié.

Urgit l’ouvrit et le parcourut rapidement.

— Qui est Oldorin de Perivor ?

— Le roi d’une île perdue au sud de la Mallorée, répondit Garion. Un petit groupe d’entre nous l’ont rencontré chez lui.

— Un sacré groupe, oui, fit Urgit en regardant les signatures. Je vois aussi que tu as parlé en mon nom, Kheldar, ajouta-t-il en se rembrunissant.

— Il a loyalement défendu vos intérêts, Urgit, lui assura Belgarath. Le traité dont nous avons jeté les bases n’est qu’une esquisse, ainsi que vous le constaterez, mais c’est tout de même un début.

— En effet, Belgarath, acquiesça Urgit. Je constate que personne n’a parlé pour Drosta.

— Le roi du Gar og Nadrak n’était pas représenté, ô Sire, confirma Mandorallen.

— Pauvre vieux Drosta, ricana Urgit. Il reste toujours en rade ! Tout ceci est bien beau, Messieurs, et ça pourrait même nous assurer une décennie de paix. Surtout si vous promettez à Zakath de lui apporter ma tête sur un plateau pour décorer un cabinet reculé de son palais de Mal Zeth.

— C’est de ça, surtout, que nous voulions te parler, reprit Silk. Avant de quitter Perivor, j’ai eu amplement le temps de m’entretenir avec Zakath et il a fini par accepter des ouvertures de paix.

— De paix ? ironisa Urgit. La seule paix que comprend Zakath est la paix éternelle, pour tous les Murgos, et moi le premier.

— Il a un peu changé, objecta Garion. Il a plus important à faire maintenant que d’exterminer les Murgos.

— C’est ridicule, Garion. Tout le monde veut les exterminer, même moi, leur roi.

— Tu devrais envoyer des ambassadeurs à Mal Zeth, insista Silk. Laisse-leur carte blanche pour négocier.

— Donner carte blanche à un Murgo ? Enfin, Kheldar, tu as perdu la tête ?

— Je pourrais trouver des hommes de confiance, Urgit, intervint Oskatat.

— Des hommes de confiance au Cthol Murgos ? Où ça ? sous une roche humide, peut-être ?

— Il va bien falloir que vous commenciez à faire confiance à quelques personnes, Urgit, coupa Belgarath.

— Ben voyons, fit Urgit d’un ton sarcastique. A vous, par exemple, et si je ne le fais pas, vous me changez en salsifis, c’est ça ?

— Envoie des ambassadeurs à Mal Zeth, Urgit, soupira Silk. Tu pourrais être agréablement surpris du résultat.

— Le seul résultat qui me surprendrait agréablement serait de ne pas me retrouver raccourci d’une tête. Bon, tu as une autre idée derrière la tête, fit le roi des Murgos en regardant son frère entre ses paupières étrécies. Allez, accouche.

— Une paix effroyable est sur le point d’éclater dans le monde, annonça Silk. Nous avons basé nos entreprises, mon associé et moi, sur l’état de guerre qui faisait rage un peu partout ces dernières années. Si nous ne trouvons pas de nouveaux marchés pour des marchandises utilisables en temps de paix, c’est la banqueroute. On se bat au Cthol Murgos depuis une génération, maintenant.

— Oh, plus que ça ! Nous sommes pratiquement en guerre depuis l’ascension au pouvoir de la Maison Urga. Que j’ai l’insigne déplaisir de représenter.

— Ton royaume va donc avoir besoin de biens d’équipement : des toits pour les maisons, des chaudrons dans lesquels faire la tambouille et tout le fourbi.

— C’est possible, oui.

— Eh bien, c’est parfait. Nous pourrions expédier des marchandises par voie maritime au Cthol Murgos et faire de Rak Urga le plus grand centre commercial du sud du continent.

— Pour quoi faire ? Le Cthol Murgos est en faillite.

— Les mines inépuisables ne sont pas encore vides, que je sache ?

— Evidemment pas, mais elles sont toutes dans les secteurs contrôlés par les Malloréens.

— Mais si tu fais la paix avec Zakath, les Malloréens les évacueront, non ? Il faut nous dépêcher, Urgit. Dès que les Malloréens se seront retirés tu devras réinvestir ces zones, et pas qu’avec des troupes ; avec des mineurs aussi.

— Et qu’est-ce que j’aurais à gagner là-dedans ?

— Des taxes, mon cher frère, des tas de taxes et d’impôts. Tu pourrais taxer les chercheurs d’or, tu pourrais me taxer, et tu pourrais imposer mes clients. En quelques années, tu roulerais sur l’or.

— Les Tolnedrains me mettraient sur la paille aussi vite.

— Ce n’est pas certain, fit Silk avec un sourire finaud. Varana est le seul Tolnedrain au monde qui soit au courant, or en ce moment il est au port, sur le bateau de Barak. Il ne rentrera pas à Tol Honeth avant plusieurs semaines.

— Bon, mais personne ne peut bouger le petit doigt tant que je n’aurai pas conclu un traité de paix avec Zakath, alors ?

— Ce n’est pas tout à fait vrai, Urgit. Nous pouvons signer tous les deux un accord me donnant un accès exclusif au marché murgo. Je te paierais royalement pour ça, évidemment. Ce serait un accord parfaitement légal, et en béton armé ; j’ai établi assez de contrats dans ma vie pour te le garantir. Nous pourrions peaufiner les détails plus tard, mais ce qui importe, tout de suite, c’est de mettre quelque chose par écrit avec nos deux noms dessus. Quand la paix sera revenue, les Tolnedrains s’abattront sur le Cthol Murgos comme des sauterelles. Tu pourras leur montrer le document et les renvoyer chez eux par caravanes entières. Si j’ai l’accès exclusif, nous nous ferons des millions. Des millions, Urgit !

Leurs deux nez frémissaient à l’unisson, maintenant.

— Et quel genre de clauses pourrions-nous mettre dans ce contrat d’exclusivité ? demanda Urgit avec circonspection.

— Je me suis permis d’établir un projet de document, répondit Silk avec un grand sourire en tirant un autre parchemin de sa tunique. Juste pour gagner du temps, tu comprends.

 

Sthiss Tor était décidément une ville très laide, remarqua Garion alors que les matelots de Barak mouillaient l’ancre dans l’enclave commerciale drasnienne. Le navire n’était pas plus tôt amarré que Silk bondissait sur le quai et disparaissait dans les rues.

— J’espère qu’il ne va pas s’attirer d’ennuis, murmura Garion.

— Il y a peu de risques, répondit Sadi, tapi derrière une chaloupe. Salmissra le connaît, et je connais ma reine. Son visage ne trahit guère d’émotions, mais sa curiosité est insatiable. J’ai passé trois jours à rédiger cette lettre. Elle me recevra, je puis vous l’assurer. Ne pourrions-nous descendre, Garion ? Je préférerais vraiment éviter qu’on me voie.

Deux heures plus tard, Silk revenait accompagné par un détachement de soldats nyissiens. Le chef leur était familier.

— C’est bien toi, Issus ? souffla Sadi par le hublot de la cabine dans laquelle il se terrait. Je croyais que tu étais mort, depuis le temps.

— Pour un mort, je ne me porte pas mal du tout, rétorqua l’assassin borgne.

— Tu travailles au palais, maintenant ? Pour la reine ?

— Entre autres. Je fais parfois des petits boulots pour Javelin.

— Et la reine le sait ?

— Evidemment. Bon, Sadi, la reine t’accorde deux heures de grâce. Tu as intérêt à te dépêcher. Je suis sûr que tu aimerais mieux être parti d’ici avant la fin de ce délai. La reine a les crocs qui la démangent chaque fois qu’elle entend ton nom. Alors, allons-y, à moins que tu ne te ravises et que tu ne préfères prendre tes jambes à ton cou tout de suite.

— Non. Je viens. Je peux amener Polgara et Belgarion ?

— Si tu veux, répondit Issus avec un haussement d’épaules indifférent.

Le palais était toujours infesté de serpents et d’eunuques aux yeux hagards. Un fonctionnaire au postérieur généreux et au visage pustuleux, maquillé d’une façon grotesque, les accueillit à la porte du palais.

— Tiens, Sadi ! fit-il d’une voix de fausset. Tu as donc fini par revenir.

— Tiens, Y’sth ! Tu as donc réussi à rester en vie, rétorqua froidement Sadi. C’est vraiment une honte.

— A ta place, Sadi, je modérerais un peu mes paroles, piaula le dénommé Y’sth en étrécissant les yeux. Tu n’es plus Chef Eunuque. Si tu veux tout savoir, il se pourrait que j’occupe bientôt ce poste enviable.

— Issa en préserve cette pauvre Nyissie, murmura Sadi.

— La reine a ordonné que Sadi lui soit amené sain et sauf, Y’sth, tu as entendu ? demanda Issus.

— Pas de ses propres lèvres.

— Salmissra n’a pas de lèvres, Y’sth, et tu viens de l’entendre de ma bouche. Bon, tu nous laisses passer, maintenant, ou je te coupe en deux par le milieu ?

— Tu n’as pas le droit de me menacer, geignit l’eunuque en reculant d’un pas.

— Je ne te menaçais pas, je te posais une question.

L’assassin mena le petit groupe vers une porte de pierre polie et les fit entrer.

La salle du trône n’avait pas changé. Elle n’avait pas changé depuis des milliers d’années. Elle était immuable. Salmissra se balançait lentement sur son divan en contemplant dans son miroir le reflet de sa tête couronnée, au nez émoussé, ses anneaux crissant inlassablement les uns sur les autres.

— Sadi l’Eunuque, ma reine, annonça Issus en s’inclinant.

Garion nota que l’assassin borgne ne se prosternait pas devant le trône comme les autres Nyissiens.

— Ah, siffla Salmissra. Sadi, la belle Polgara et le roi Belgarion. Tu t’es acoquiné avec des gens importants après avoir quitté mon service, Sadi.

— Pur hasard, ma reine, mentit effrontément Sadi.

— Quelle est cette affaire si vitale qu’elle te mène à risquer ta vie en te représentant devant moi ?

— Seulement ceci, Eternelle Salmissra, répondit Sadi.

Il ouvrit sa mallette de cuir rouge, en tira un parchemin plié et flanqua négligemment un coup de pied dans les côtes d’un eunuque qui rampait servilement près de lui.

— Donne ça à la reine, lui ordonna-t-il.

— Vous ne soignez pas votre popularité, murmura Garion.

— Je ne suis pas candidat à une élection, Garion. Je peux me permettre d’être aussi désagréable que je veux.

Salmissra prit rapidement connaissance des Accords de Dal Perivor.

— Intéressant, siffla-t-elle.

— Je suis sûr que Sa Majesté comprend les opportunités offertes par ces accords, susurra Sadi. J’ai cru qu’il était de mon devoir de L’en informer.

— Evidemment que je comprends de quoi il s’agit, Sadi. Je suis un serpent, pas une andouille.

— Alors, ma reine, je Te dis au revoir. J’ai rempli mon dernier devoir à Ton endroit.

— Pas encore, mon Sadi, ronronna la reine des serpents, le regard rendu vitreux par la réflexion. Approche-toi un peu.

— Tu as donné Ta parole, Salmissra, lui rappela-t-il non sans appréhension.

— Voyons, Sadi, je ne vais pas te mordre. C’est toi qui as tramé tout ça, hein ? Tu savais que ces accords étaient en préparation et tu t’es arrangé pour que je te disgracie afin d’y prendre part. Les négociations que tu as menées pour mon compte sont absolument brillantes, je dois dire. Tu as très bien fait, Sadi, même si la réalisation de ce projet impliquait que tu me mystifies. Je suis très contente de toi. Consentirais-tu à reprendre ta place à mes côtés, au palais ?

— Si j’y consentirais, ma reine ? balbutia l’eunuque avec une joie presque enfantine, j’en serais transporté de joie. Je ne vis que pour Te servir.

Salmissra tourna la tête vers les eunuques prosternés.

— Laissez-nous, vous autres ! siffla-t-elle d’un ton impérieux. Répandez-vous dans le palais et faites savoir à tous que Sadi est réhabilité et qu’il a repris son poste. Si quelqu’un conteste ma décision, envoyez-le-moi. Je lui expliquerai.

Tous les visages se tournèrent vers elle et Garion remarqua quelques expressions assez chagrines.

— Comme c’est ennuyeux, soupira Salmissra. Ils sont paralysés de bonheur. Fous-les dehors, Issus, s’il te plaît.

— Ma reine souhaite-t-elle en garder quelques-uns en vie ? susurra l’assassin borgne en tirant son épée.

— Est-ce bien utile ? Disons ceux qui courent le plus vite.

Les eunuques désertèrent aussitôt la place.

— Je ne saurai jamais assez Te remercier, Divine Salmissra, murmura Sadi.

— Je vais te dire comment faire, Sadi. D’abord, nous affirmerons hautement, l’un comme l’autre, la véracité des motifs que j’ai exposés il y a un instant. D’accord ?

— Je comprends parfaitement, Divine Salmissra.

— Il importe avant tout de préserver la dignité de la couronne. Tu reprendras ton poste et tes appartements. Nous aurons tout le temps de décider des honneurs et des récompenses qui te sont dus. Tu m’as manqué, mon Sadi, susurra-t-elle au bout d’un moment. Personne ne peut imaginer à quel point tu m’as manqué. Et toi, Polgara, comment s’est passée ta rencontre avec Zandramas ? demanda-t-elle en tournant lentement la tête.

— Zandramas n’est plus de ce monde, Salmissra.

— Magnifique. Elle ne m’a jamais plu. L’intégrité de l’univers est-elle restaurée ?

— Elle l’est, Salmissra.

— Je crois que je m’en réjouis. Les reptiles aiment l’ordre et le calme, tu sais. Le chaos et les perturbations les irritent.

Garion remarqua qu’un petit serpent vert s’était glissé de sous le trône de Salmissra et s’approchait de la mallette de cuir rouge de Sadi qui était restée ouverte par terre. Le petit serpent se redressa pour regarder certaine bouteille de terre cuite et se mit à ronronner d’une façon aguichante.

— Sa Majesté a-t-elle retrouvé son fils ? reprit Salmissra en regardant Garion.

— Nous l’avons retrouvé, Majesté.

— Félicitations. Transmettez mes salutations à votre femme.

— Je n’y manquerai pas, Salmissra.

— Nous devons partir, déclara Polgara. Au revoir, Sadi.

— Au revoir, Dame Polgara. Au revoir, Garion. Nous nous sommes bien amusés, n’est-ce pas ?

— Pour ça oui, acquiesça Garion en serrant chaleureusement les mains de l’eunuque.

— Dites au revoir aux autres pour moi. J’imagine que nous nous reverrons de temps en temps pour affaires, mais ce ne sera plus la même chose, n’est-ce pas ?

— Non, probablement pas.

Garion et tante Pol suivirent Issus vers la porte.

— Encore un instant, Polgara, appela Salmissra.

— Oui ?

— Tu as changé bien des choses ici. Au début, je t’en ai voulu à mort, mais j’ai eu le temps de réfléchir, depuis. Tout est pour le mieux, en fin de compte. Sois-en remerciée.

Polgara inclina la tête.

— Oh, mes félicitations pour l’heureux événement à venir !

— Merci, Salmissra, répondit simplement la sorcière, apparemment pas surprise par la clairvoyance de la Reine des Serpents.

 

Ils ramenèrent l’empereur Varana chez lui, à Tol Honeth. Ce militaire de carrière aux épaules larges semblait préoccupé par quelque chose, remarqua Garion. Il dit quelques mots à un fonctionnaire du palais alors que le groupe s’avançait vers les appartements impériaux, et l’homme détala ventre à terre.

Les adieux furent brefs, presque secs. Varana était, comme toujours, la courtoisie incarnée, mais il avait manifestement autre chose en tête.

Ce’Nedra quitta le palais en fulminant. Elle portait son jeune fils (pour ne pas changer), et passait distraitement ses doigts dans ses boucles blondes.

— Il a été à peine poli, remarqua-t-elle avec indignation.

Silk parcourut les environs du regard. Le printemps approchait dans ces latitudes septentrionales, et les bourgeons commençaient à poindre sur les arbres antiques et solennels. De riches Tolnedrains marchaient aussi vite que le permettait leur dignité le long de l’allée de marbre menant au palais.

— Votre oncle, frère, ou je ne sais comment vous l’appelez, a des choses importantes à faire, annonça-t-il à Ce’Nedra.

— Que peut-il y avoir de plus important que la courtoisie ?

— Le Cthol Murgos, par exemple.

— Je ne comprends pas.

— Si Zakath et Urgit font la paix, toutes sortes d’opportunités commerciales vont se présenter au Cthol Murgos.

— Ça, j’imagine, dit-elle d’un petit ton pincé.

— Le contraire m’eût étonné. Vous n’êtes pas tolnedraine pour rien.

— Et vous ne pouvez rien y faire ?

— C’est déjà fait, Ce’Nedra, lâcha-t-il avec un sourire en astiquant sa chevalière (une énorme chose) sur le devant de son pourpoint gris perle. Varana risque d’être assez fumasse quand il découvrira le tour que je lui ai joué.

— Et quel tour lui avez-vous joué ?

— Je vous le dirai en mer. Vous êtes toujours une Borune, vous pourriez conserver une certaine loyauté envers votre famille. Je n’aimerais pas que vous gâchiez la surprise à votre bon oncle.

Ils repartirent plein nord, le long de la côte ouest, et remontèrent l’Arend jusqu’aux hauts-fonds, à quelques lieues à l’ouest de Vo Mimbre. Puis ils se mirent en selle et traversèrent à cheval, sous le soleil printanier, la cité mythique des Arendais mimbraïques.

La foudre tombant sur le palais du roi Korodullin n’aurait pas fait plus d’effet que Mandorallen lorsqu’il annonça que des Mimbraïques avaient été découverts à l’autre bout du monde. Fonctionnaires et membres de la cour se ruèrent dans toutes les bibliothèques pour composer des réponses dignes des missives envoyées par le roi Oldorin.

Les Accords de Dal Perivor que Lelldorin remit au roi Korodullin et à la reine Mayaserana suscitèrent quant à eux le trouble chez certains membres de la cour parmi les plus blanchis sous le harnois.

— Souffrez, douce Reine, doux Sire, commença un courtisan d’âge vénérable, que je vous fasse part de mes craintes : je vois venir le temps où notre pauvre Arendie fera à nouveau la preuve de son retard sur le reste du monde civilisé. Souventes fois, nous avons puisé un certain réconfort dans l’éternelle opposition entre l’Alorie et les Angaraks, et le plus récent conflit entre la Mallorée et les Murgos, croyant peut-être que leur discorde excusait dans une certaine mesure la nôtre. M’est avis que cette piètre consolation nous sera promptement refusée. Laisserons-nous dire que dans notre royaume tragique entre tous, et là seul, persistent la rancœur et les guerres intestines ? Comment pourrions-nous marcher la tête haute dans un monde en paix tant que des chamailleries puériles et stupides entacheront les relations au sein même de notre peuple ?

— Tes paroles, Messire, résonnent à mes oreilles comme l’ultime offense, protesta hautement un jeune baron à la nuque raide. Onc ne saurait un vrai Mimbraïque refuser d’assurer les austères devoirs de l’honneur.

— Je ne parle point seulement pour Mimbre, Messire, mais pour tous les Arendais, les Asturiens aussi bien que les Mimbraïques, répondit le vieillard d’un ton indulgent.

— Les Asturiens n’ont pas d’honneur, ironisa le baron.

Lelldorin porta impétueusement la main à son épée.

— Que non point, mon jeune ami, fit Mandorallen en retenant son bras. L’insulte a été proférée ici, en territoire mimbraïque. Il m’appartient donc d’y répondre, ce que je ferai avec plaisir. Tu as peut-être parlé à la hâte, Messire, dit-il aimablement au baron arrogant en avançant sur lui. Je Te prie donc de reconsidérer Tes paroles.

— J’ai dit ce que j’avais à dire, messire Chevalier, rétorqua la tête brûlée avec un sourire insolent.

— Tu as parlé en termes discourtois à un conseiller émérite du roi, reprit fermement Mandorallen. Et Tu as proféré une insulte mortelle envers nos frères du nord.

— Point n’ai de frères asturiens, riposta le chevalier. Onc ne me considérerai comme le frère de traîtres et de mécréants.

Mandorallen soupira.

— Je T’implore, ô mon roi, de me pardonner. Peut-être voudras-Tu faire sortir les dames, car je me propose de parler sans ambages.

Mais aucune force au monde n’aurait pu faire sortir les dames de la cour en cet instant, même pas la reine Mayaserana.

— Messire, reprit Mandorallen en tournant sa grande carcasse vers le baron, je Te trouve la silhouette des plus disgracieuses et la face pareille à un derrière de singe. Ta barbe me semble de plus une offense au bon goût, par sa semblance avec certaine bourre scabreuse, plus propre à orner, si l’on ose dire, le postérieur d’un chien bâtard qu’un visage humain. Se pourrait-il que Ta mère ait eu, dans un moment de sauvage lascivité, des rapports avec un bouc de passage ?

Le baron blêmit et se mit à crachouiller, incapable de répondre de façon cohérente.

— Tu sembles mécontent, Messire, reprit Mandorallen avec une douceur inquiétante. Mais peut-être Ta naissance improbable a-t-elle privé Ta langue du langage humain. A moins, ajouta-t-il en toisant le baron, que Tu ne souffres de couardise autant que de manque de naissance, car, en vérité, aucun homme d’honneur ne supporterait sans répondre insulte aussi mortelle que celle dont je viens de Te gratifier. Force m’est donc de T’aiguillonner davantage.

Il ôta son gantelet.

La coutume voulait que l’on jette son gantelet à terre, devant son ennemi, pour le défier. Mandorallen rata le sol. Le jeune baron recula en crachant du sang et quelques dents.

— Tu n’es plus un enfant, Messire Mandorallen, fulmina-t-il. M’est avis que le moment est venu de Te mettre véritablement à l’épreuve.

— Ça parle, fit Mandorallen avec un étonnement feint. Contemplez cette merveille, Messires et gentes Dames : un chien qui parle !

La cour éclata de rire.

— Rendons-nous à la cour inférieure, Messire des Mouches, poursuivit Mandorallen. Je gage qu’une passe d’armes avec un chevalier si faible et d’âge si avancé devrait Te procurer certaines distractions.

Les dix minutes suivantes durent paraître bien longues au jeune baron insolent. Mandorallen, qui aurait assurément pu le fendre en deux du premier coup, joua avec lui comme le chat avec la souris, lui infligeant moult blessures aussi pénibles qu’humiliantes. Toutefois, aucun des os que le jeune chevalier ne se brisa n’étant absolument essentiel, il ne devait pas rester immobilisé trop longtemps par ses entailles et contusions. Le baron tenta désespérément de parer ses coups alors que Mandorallen le dépouillait de son armure par petits bouts. Pour finir, le champion d’Arendie, sans doute lassé du jeu, lui rompit le tibia d’un seul coup. Le baron tomba à terre en hurlant de douleur.

— Nous te prions, Messire, le gourmanda Mandorallen, de modérer Tes cris. Tu risques d’inquiéter ces dames. Veuille gémir plus bas et modérer Tes contorsions grotesques. Or donc, ajouta-t-il gravement en se tournant vers la foule coite et même effrayée, si d’aucuns partagent les préjugés de ce jeune présomptueux, je les engage à parler maintenant, devant que je ne remette mon épée au fourreau, car il est, en vérité, fort lassant de tirer sans cesse son arme. Poursuivons donc, Messeigneurs, fit-il en parcourant l’assistance du regard, car de ces inepties je suis fort las et la moutarde commence à me monter au nez.

Quel que soit leur point de vue, les chevaliers de la cour décidèrent de le garder pour eux.

Ce’Nedra entra gravement en lice.

— Mon chevalier ! s’exclama-t-elle fièrement. Il appert que Ta vaillance demeure intacte quand bien même l’âge sans pitié paralyse Tes membres et que la neige givre l’ébène de Tes cheveux, déclama-t-elle, les yeux étincelants de malice.

— L’âge ? protesta le grand chevalier.

— Je vous taquine, Mandorallen, s’esclaffa-t-elle. Rengainez votre épée. Personne n’a plus envie de jouer avec vous aujourd’hui.

Ils dirent adieu à Mandorallen, Lelldorin, et Relg qui irait directement de Vo Mimbre à Maragor, rejoindre Taïba.

— Mandorallen ! beugla le roi Anheg alors qu’ils s’éloignaient de la cité. Quand l’hiver sera là, venez au Val d’Alorie. Nous vous emmènerons, Barak et moi, chasser le sanglier.

— Point n’y manquerai, Majesté, promit Mandorallen du haut des créneaux.

— J’adore ce gaillard, fit Anheg avec enthousiasme.

Ils reprirent la mer et mirent le cap au nord, vers Sendar, afin d’informer le roi Fulrach des Accords de Dal Perivor. Silk et Velvet repartiraient vers le nord à bord de l’Aigle des mers avec Barak et Anheg. Les autres traverseraient les montagnes d’Algarie à cheval pour aller au Val.

Les adieux sur le quai furent brefs, d’abord parce qu’ils devaient tous se revoir bientôt, ensuite parce qu’ils préféraient cacher leur émotion. C’est bien à regret que Garion prit congé de Silk et Barak en particulier. Les deux hommes étrangement assortis avaient été ses compagnons pendant plus de la moitié de sa vie, et la perspective d’être séparé d’eux lui causait une sorte de souffrance vague mais intense. L’aventure était finie. Rien ne serait plus jamais tout à fait pareil.

— Tu crois que tu pourras éviter les ennuis ? lui demanda Barak d’une voix bourrue, manifestement en proie aux mêmes sentiments. Merel n’aime pas se réveiller à côté d’un ours.

— Je vais tâcher moyen, répondit Garion.

— Tu te souviens de ce que je t’avais dit, juste au-dehors de Winold, ce matin où il gelait à pierre fendre ? demanda Silk.

Garion fronça les sourcils et essaya de se rappeler.

— Je t’ai dit que nous vivions un moment primordial de l’histoire et que c’était bon de vivre maintenant, pour assister à tout ça, pour y participer.

— Oui, je me souviens, maintenant.

— Eh bien, j’ai eu le temps d’y réfléchir. Je retire tout ça.

Il se fendit d’un grand sourire, et Garion comprit qu’il n’en pensait pas un mot.

— Nous nous reverrons à la fin de l’été, Garion, pour le Conseil d’Alorie ! hurla Anheg par-dessus le bastingage alors que l’Aigle des mers prenait le large. C’est toi qui nous invites, cette année. Peut-être finirons-nous par t’apprendre à chanter juste.

 

Ils repartirent de Sendar tôt le lendemain matin et prirent la grand-route de Muros. Ce n’était pas vraiment nécessaire, mais Garion avait décidé de reconduire chacun de ses amis chez lui. La diminution graduelle de leur groupe, au fur et à mesure qu’ils remontaient vers le nord, avait été fort déprimante, et Garion ne voulait pas les quitter tous d’un seul coup.

Ils traversèrent la Sendarie sous le soleil de la fin du printemps, traversèrent les montagnes qui marquaient la frontière avec l’Algarie et arrivèrent à la Forteresse une semaine plus tard. Le roi Cho-Hag fut transporté de joie en apprenant l’issue de la rencontre de Korim, et surpris du résultat de la conférence impromptue de Dal Perivor. Et comme Cho-Hag était beaucoup plus équilibré que le brillant mais parfois imprévisible Anheg, Belgarath et Garion lui racontèrent de façon plus détaillée la stupéfiante élévation d’Essaïon.

— Il a toujours été un drôle de petit garçon, fit rêveusement Cho-Hag de sa voix grave et calme, lorsqu’ils eurent fini. Mais il faut bien dire que toute cette série d’événements aura été fort étrange. Nous avons été privilégiés, mes amis, de vivre une époque aussi cruciale de l’histoire.

— En effet, acquiesça Belgarath. Espérons tout de même que les choses vont se calmer, pendant un moment au moins.

— Père, dit alors Hettar, le roi Urgit des Murgos m’a chargé de vous transmettre l’expression de sa considération.

— Tu as rencontré le roi des Murgos ? Et le pays n’est pas à feu et à sang ? s’émerveilla Cho-Hag.

— Urgit ne ressemble à aucun des Murgos que vous avez jamais rencontré, Père, lui révéla Hettar. Il voulait vous remercier d’avoir tué Taur Urgas.

— C’est une curieuse expression d’amour filial.

Garion expliqua l’origine particulière d’Urgit et Cho-Hag, d’ordinaire si réservé, partit d’un fou rire.

— J’ai connu le père du Prince Kheldar, dit-il quand il parvint à articuler. Ça ne m’étonne pas de lui.

Les dames étaient réunies autour de Geran et de la nombreuse progéniture d’Adara. La cousine de Garion était enceinte jusqu’aux yeux et passait le plus clair de son temps assise, un sourire extatique accroché à la figure, à l’écoute des changements que la nature imposait à son corps. La révélation des grossesses simultanées de Ce’Nedra et de Polgara emplit Adara et la reine Silar d’émerveillement. Poledra affichait un petit sourire mystérieux, et Garion était sûr qu’elle en savait beaucoup plus long qu’elle ne voulait bien le dire.

Au bout d’une dizaine de jours, Durnik ne tenait plus en place.

— Il y a longtemps que nous sommes partis de chez nous, ma Pol, dit-il un matin. Nous aurions encore le temps de faire une moisson, et nous aurons sûrement beaucoup de choses à faire : des palissades à arranger, le toit à revoir, tout ça.

— Comme tu voudras, mon Durnik, acquiesça placidement Polgara.

Elle avait bien changé depuis qu’elle était enceinte. Rien ne semblait plus la contrarier.

Le jour de leur départ, Garion alla dans la cour seller Chrestien. Il y avait à la Forteresse des tas d’hommes de clan algarois qui se seraient fait un plaisir de lui rendre ce service, mais il prétendit avoir envie de le faire lui-même pour couper court aux adieux. Il se disait qu’un « au revoir » de plus et il fondrait en larmes.

— C’est vraiment une bête magnifique, Garion.

C’était sa cousine Adara. Son visage avait la sérénité que la grossesse donne souvent aux femmes, et Garion se dit à nouveau que Hettar avait bien de la chance. Depuis qu’il l’avait rencontrée pour la première fois, un lien spécial, un amour très particulier avait toujours uni Garion et Adara.

— C’est Zakath qui me l’a donné, répondit-il.

Tant que la conversation resterait sur le thème des chevaux, il espérait arriver à se contrôler.

Mais Adara n’était pas là pour parler chevaux. Elle le prit doucement par la nuque et l’embrassa.

— Adieu, mon frère, murmura-t-elle.

— Au revoir, Adara, dit-il d’une voix étranglée. Au revoir.

La sibylle de Kell
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